25
Nyberg avait découpé le sac avec précaution. Wallander accueillit le médecin, qui venait d’arriver sur les lieux, et l’accompagna sur le ponton pour voir le visage du mort.
Il ne reconnaissait pas ce visage. Il ne l’avait jamais vu. Le contraire l’aurait d’ailleurs étonné.
L’homme pouvait avoir entre quarante et cinquante ans.
Wallander le regarda moins d’une minute. Il n’en avait pas la force. La sensation de vertige ne le quittait pas.
— Le costume est bien coupé, constata Nyberg. Les chaussures ont dû coûter cher, elles aussi.
Ils ne trouvèrent rien dans les poches. Quelqu’un s’était donc donné la peine de retarder l’identification. En revanche, ce quelqu’un devait savoir que le corps serait retrouvé rapidement, dans le lac de Krageholm. Il n’avait pas eu l’intention de le cacher.
Le sac était posé à part sur une feuille de plastique. Nyberg fit signe à Wallander, qui s’était éloigné quelques instants.
— Tout a été soigneusement calculé, dit-il. On croirait presque que le meurtrier avait une balance. Ou des connaissances précises sur la répartition des poids et la résistance de l’eau.
— Que veux-tu dire ?
Nyberg lui montra quelques liserés solides cousus dans la toile.
— Le sac a été préparé. On a glissé des plombs dans cette doublure. Ça garantit deux choses. D’abord, un mince coussin d’air au-dessus de la surface. Ensuite, que le poids combiné des plombs et de l’homme ne suffirait pas à le faire couler. J’en déduis que celui qui a préparé ce sac connaissait le poids de sa victime. Du moins approximativement. Avec une marge d’erreur de quatre ou cinq kilos, pas plus.
Wallander se força à réfléchir, alors que toute pensée relative à la manière dont cet homme avait été tué lui donnait envie de vomir.
— Le coussin d’air étroit garantissait autrement dit la noyade ?
— Je ne suis pas médecin. Mais cet homme était bien en vie quand le sac a été jeté à l’eau. Il a donc été assassiné.
Le médecin qui examinait le corps avait entendu leur échange. Il se redressa et s’approcha. Le ponton oscillait sous leur poids.
— Il est trop tôt pour affirmer quoi que ce soit, dit-il. Mais il faut partir de l’idée qu’il s’est noyé.
— Non, corrigea Wallander. Il ne s’est pas noyé. Il a été noyé, délibérément.
— C’est à la police de déterminer s’il s’agit d’un accident ou d’un meurtre. Je peux seulement parler de ce qui est arrivé au corps.
— Pas de blessures visibles ? Aucune trace de coups ?
— Il faudra le déshabiller pour répondre à cette question. Mais je n’ai rien découvert sur les parties visibles. L’expertise médico-légale donnera peut-être d’autres résultats.
Wallander acquiesça.
— J’aimerais être avisé le plus vite possible si vous détectez le moindre signe indiquant qu’il a été victime de violences.
Le médecin retourna à sa tâche. Wallander l’avait déjà rencontré plusieurs fois, mais il ne pouvait se rappeler son nom.
Il quitta le ponton et rassembla ses collaborateurs les plus proches sur la plage. Hansson venait de finir d’interroger l’homme qui avait découvert le sac.
— Nous n’avons trouvé aucun papier, commença Wallander. Nous ne savons pas qui il est. C’est le point le plus important dans l’immédiat. Nous devons établir son identité. Tant qu’on ne sait pas ça, on est impuissants. Vous devez commencer à passer en revue tous les portés disparus.
— Le problème, dit Hansson, c’est que sa disparition n’a sans doute pas encore été constatée. L’homme qui l’a trouvé — il s’appelle Nils Göransson — affirme qu’il est venu hier après-midi. Il fait les trois-huit à l’usine de Svedala et il vient souvent ici après le travail, parce qu’il a du mal à dormir. Il va toujours sur le ponton. Et hier, il n’y avait pas de sac. Il a donc été mis à l’eau au cours de la nuit. Ou hier soir.
— Ou ce matin, dit Wallander. À quel moment est-il arrivé ?
Hansson consulta ses notes.
— À huit heures et quart. Il a fini de travailler vers sept heures et il est venu directement, en prenant son petit déjeuner sur la route.
— Ça fait une incertitude en moins. Il ne s’est pas passé beaucoup de temps. C’est un avantage pour nous. La difficulté est donc de l’identifier.
— Si ça se trouve, dit Nyberg, le sac a été mis à l’eau ailleurs.
Wallander secoua la tête.
— Il n’y est pas depuis longtemps. Et il n’y a pratiquement pas de courant dans le lac.
Martinsson donnait des coups de pied dans le sable, comme s’il avait froid.
— Est-ce qu’on est sûrs que c’est le même meurtrier ? demanda-t-il. Moi, ça me paraît malgré tout différent.
Wallander répondit sans hésiter.
— Non. C’est le même. De toute manière, on doit partir de cette hypothèse.
Puis il leur demanda de retourner à Ystad. Leur présence n’était plus d’aucune utilité sur la plage.
Wallander jeta un regard en direction du lac. Le cygne avait disparu. Il considéra les hommes qui travaillaient sur le ponton. L’ambulance, les voitures de police, le périmètre de sécurité. La scène lui donna soudain un sentiment de complète irréalité. Il ne rencontrait jamais la nature qu’ainsi : ceinturée de bandes plastique délimitant le lieu d’un crime. Où qu’il aille, il y avait des morts. Il pouvait chercher du regard un cygne à la surface de l’eau. Mais au premier plan, c’était un être humain qu’on venait de tirer d’un sac.
Il songea que son travail n’était rien d’autre qu’un cauchemar mal payé. On le payait pour supporter l’insupportable. Les bandes plastique délimitaient sa vie, sinueuses comme des serpents.
Il rejoignit Nyberg, qui se redressa à son approche.
— Nous avons trouvé un mégot de cigarette. C’est tout. Du moins ici, sur le ponton. Mais nous avons eu le temps de faire un examen superficiel du sable. Il n’y a aucune trace montrant qu’on ait traîné le sac. Celui qui l’a porté jusqu’ici devait être costaud. À moins qu’il n’ait conduit sa victime jusqu’au ponton avant de l’enfermer dans le sac.
Wallander secoua la tête.
— Partons de l’hypothèse que le sac a été porté, dit-il. Avec son contenu.
— Est-ce que ça vaut le coup de draguer le fond ?
Wallander hésita.
— Je ne crois pas. L’homme était inconscient lorsqu’il est arrivé ici. En voiture, selon toute probabilité. Ensuite on a jeté le sac à l’eau. La voiture est repartie.
— Alors le dragage peut attendre.
— Dis-moi ce que tu vois, enchaîna Wallander.
Nyberg grimaça.
— Il se peut bien que ce soit le même meurtrier. On retrouve la violence, la brutalité. Même s’il varie ses méthodes.
— Penses-tu qu’une femme ait pu faire ça ?
— Je pense comme toi, répondit Nyberg. Je ne veux pas le croire. Mais si c’est le cas, elle a dû porter une charge de quatre-vingts kilos sans problème. Quelle femme est capable de ça ?
— Je n’en connais aucune. Mais il en existe, évidemment.
Nyberg retourna à sa tâche. Wallander s’apprêtait à quitter le ponton lorsqu’il aperçut soudain le cygne, tout près de lui. Il regretta de n’avoir pas de pain à lui donner. Il picorait quelque chose au bord du rivage. Wallander fit un pas dans sa direction, mais l’oiseau s’éloigna en sifflant.
Wallander remonta jusqu’aux voitures de police et demanda à être conduit à Ystad.
Sur le chemin du retour, il essaya de réfléchir. Ce qu’il redoutait plus que tout s’était produit. Le meurtrier n’avait pas fini. Ils ne savaient rien de lui. Était-il au début ou à la fin du programme qu’il s’était fixé ? Ils ne savaient pas davantage s’il agissait de façon délibérée ou sous le coup de la démence.
C’est forcément un homme, pensa Wallander. Toute autre hypothèse est absurde. Les femmes tuent très rarement. Encore moins de façon préméditée. Et certainement pas avec un tel raffinement de cruauté.
C’est forcément un homme. Peut-être plusieurs. Il faut que nous trouvions le lien qui unit les victimes. Il y en a trois maintenant. Ça devrait augmenter nos chances. Mais rien n’est sûr. Rien ne se dévoile facilement.
Il appuya sa joue contre la vitre. Le paysage : marron, tirant sur le gris. L’herbe encore verte, pourtant. Dans un champ, un tracteur solitaire.
Wallander se rappela le trou hérissé de pieux où il avait trouvé Holger Eriksson. L’arbre au pied duquel Gösta Runfeldt avait été étranglé. Et maintenant un homme enfermé vivant dans un sac et jeté à l’eau. Il lui apparut soudain très clairement que le mobile ne pouvait être que la vengeance. Mais celle-ci dépassait toute mesure. De quoi le meurtrier se vengeait-il ? Quel était le contexte ? Quelque chose de si atroce que la mort ne suffisait pas à l’expier ; ceux qui mouraient devaient comprendre ce qui leur arrivait, et pourquoi.
Il n’y avait pas de coïncidences dans cette histoire. Tout était soigneusement réfléchi, choisi.
Il s’attarda sur cette dernière idée. L’auteur de ces actes choisissait.
Quelqu’un choisissait. Quelqu’un était choisi. Selon quels critères ?
En arrivant au commissariat, il éprouva le besoin de s’enfermer seul un moment avant de retrouver ses collaborateurs. Il débrancha le téléphone, repoussa les messages téléphoniques qui jonchaient le bureau et posa les pieds sur une pile de mémos de la direction centrale.
Le plus difficile, c’était la femme. Le fait d’imaginer qu’une femme puisse être impliquée dans ces événements. Il essaya de se rappeler les cas où il avait été confronté à des femmes accusées de crimes violents. Ce n’était pas arrivé souvent. Il croyait pouvoir se les rappeler toutes. Une seule fois, quinze ans plus tôt, il avait lui-même arrêté une femme coupable d’un meurtre. Le tribunal avait conclu à un homicide involontaire. Une femme d’une cinquantaine d’années avait tué son frère. Il la harcelait et la tracassait depuis l’enfance. Pour finir, à bout de forces, elle l’avait abattu avec son propre fusil de chasse. Elle n’avait pas eu l’intention de le blesser. Elle voulait seulement lui faire peur. Mais elle ne savait pas viser. La balle l’avait touché en pleine poitrine et il était mort sur le coup. Dans toutes les autres circonstances, les femmes qui avaient eu recours à la violence avaient agi de façon impulsive, pour se défendre. Il s’agissait alors de leur mari, ou d’hommes qu’elles avaient tenté de repousser, en vain. Dans plusieurs cas, l’alcool avait aussi joué un rôle.
Jamais, de toute sa carrière, il n’avait eu affaire à une femme ayant prémédité un acte violent. Du moins pas dans le cadre d’un plan soigneusement élaboré.
Il se leva et alla à la fenêtre.
Alors qu’est-ce qui l’empêchait de renoncer à l’idée qu’une femme était, malgré tout, impliquée ?
Il n’avait pas de réponse. Il ne savait même pas s’il pensait à une femme seule ou à une femme agissant avec la complicité d’un homme.
Il n’y avait pas le moindre indice dans un sens ou dans l’autre. Il fut tiré de ses pensées par l’arrivée de Martinsson.
— La liste est presque prête.
Wallander ne comprit pas tout de suite de quoi il parlait. Il était profondément plongé dans ses propres réflexions.
— Quelle liste ?
Martinsson parut surpris.
— La liste des portés disparus.
Wallander hocha la tête.
— Alors, on y va, dit-il.
Il poussa Martinsson devant lui dans le couloir. Lorsqu’ils eurent refermé la porte de la salle de réunion, il sentit que l’impuissance l’avait quitté. Contrairement à son habitude, il resta debout. Comme s’il n’avait même pas le temps de s’asseoir avant de commencer.
— Alors ? Qu’est-ce que ça donne ?
— À Ystad, aucune disparition signalée au cours des dernières semaines, dit Svedberg. Parmi ceux que nous recherchons depuis plus longtemps, aucun ne correspond à la description. Il s’agit de deux adolescentes et d’un garçon qui s’est évadé d’un centre de réfugiés. Il a probablement quitté le pays pour retourner au Soudan.
Wallander pensa à Per Åkeson.
— Très bien, dit-il simplement. Et dans les autres districts ?
— Nous sommes en train de vérifier le cas de quelques personnes à Malmö, dit Ann-Britt Höglund. Mais ce n’est pas concluant. Dans l’un des cas, l’âge pourrait être le bon. Mais le disparu est un homme originaire du sud de l’Italie. Celui que nous avons retrouvé n’avait pas l’air franchement italien.
Ils passèrent en revue les avis de recherche lancés dans les districts voisins d’Ystad. Peut-être seraient-ils contraints de couvrir tout le pays, et même le reste de la Scandinavie. Il fallait espérer que la victime avait vécu dans les environs.
— Lund a enregistré un appel hier soir, dit Hansson. Une femme a téléphoné en disant que son mari n’était pas rentré après sa promenade du soir. L’âge pourrait correspondre. Il était chercheur à l’université.
Wallander secoua la tête.
— J’en doute, dit-il. Mais nous devons vérifier.
— Ils nous procurent une photographie, poursuivit Hansson. Elle doit arriver par fax d’un moment à l’autre.
Wallander, qui était resté debout jusque-là, s’assit. Au même instant, Per Åkeson fit son entrée. Wallander aurait préféré l’éviter. Il n’était jamais facile de se livrer à un résumé qui signifiait en substance qu’ils tournaient en rond. L’enquête s’était enlisée. Elle n’avançait pas plus qu’elle ne reculait.
Et maintenant, ils avaient une victime de plus.
Wallander se sentait mal à l’aise. Comme s’il était personnellement responsable de cet échec. Pourtant, il savait qu’ils avaient fait le maximum. Les policiers rassemblés autour de la table étaient tous compétents et dévoués.
Wallander se força à réprimer l’irritation que lui causait la présence de Per Åkeson.
— Tu arrives au bon moment, dit-il. J’allais juste essayer de résumer l’état actuel de l’enquête.
— Il existe donc un état actuel de l’enquête ?
Cette réplique ne cachait aucune intention critique ou malveillante. Ceux qui ne connaissaient pas Per Åkeson pouvaient se formaliser de sa brusquerie. Mais Wallander, qui travaillait depuis longtemps avec lui, savait que c’était une manière de manifester son inquiétude et son désir de se rendre utile.
Hamrén, en revanche, lui jeta un regard hostile. Wallander se demanda comment les procureurs auxquels il avait affaire à Stockholm s’exprimaient d’habitude.
— Bien sûr qu’il existe un état de l’enquête, répondit Wallander. C’est toujours le cas. Mais celui-ci est très confus. Certaines pistes ne sont plus d’actualité. Je crois que nous avons atteint un point où nous devons revenir à la case départ. Nous ne savons pas encore ce qu’implique ce nouveau meurtre. Il est trop tôt pour en parler.
— Est-ce le même homme ?
— Je crois.
— Pourquoi ?
— La façon de procéder. La brutalité. La cruauté. Un sac ne ressemble pas à des pieux de bambou. Mais on pourrait dire que c’est une variation sur un même thème.
— Où en est-on de l’hypothèse du mercenaire ?
— On en est à constater que Harald Berggren est mort depuis sept ans.
Per Åkeson n’avait pas d’autres questions.
La porte s’entrouvrit. Une secrétaire apportait une photo.
— C’est arrivé de Lund par fax, dit la jeune fille avant de refermer la porte.
Tous se levèrent en même temps et entourèrent Martinsson qui avait pris le papier.
Wallander inspira profondément. Il n’y avait aucun doute possible. C’était l’homme qu’ils avaient repêché dans le lac de Krageholm.
— Bien, dit-il à voix basse. Là, nous avons rattrapé une partie de l’avance du meurtrier.
Ils se rassirent.
— Qui est-ce ? demanda Wallander.
Hansson, qui avait de l’ordre dans ses notes, put lui répondre presque aussitôt.
— Eugen Blomberg, cinquante et un ans. Assistant de recherche à l’université de Lund. Ça aurait un rapport avec le lait…
— Le lait ? fit Wallander, surpris.
— C’est ce que j’ai noté. « Liens entre l’allergie au lait et différentes maladies intestinales. »
— Qui a signalé sa disparition ?
— Sa femme. Kristina Blomberg. Elle habite Siriusgatan, à Lund.
Wallander n’avait pas une minute à perdre. Il voulait réduire encore l’avance invisible du meurtrier.
— Alors on y va, dit-il en se levant. Préviens les collègues que nous l’avons identifié. Fais en sorte qu’ils retrouvent la femme pour que je puisse lui parler. Il y a un enquêteur à Lund qui s’appelle Birch ; Kalle Birch. Nous nous connaissons. Vois avec lui. J’y vais tout de suite.
— Peux-tu parler à sa femme avant qu’on l’ait officiellement identifié ?
— Il faudra que quelqu’un d’autre s’en charge. Quelqu’un de l’université. Un autre chercheur de lait. Et puis, il faut éplucher à nouveau toutes les données concernant Eriksson et Runfeldt. Y a-t-il trace d’Eugen Blomberg quelque part ? Nous devrions pouvoir avancer sur ce point dès aujourd’hui.
Wallander se tourna vers Per Åkeson.
— On pourrait dire que l’état de l’enquête s’est modifié.
Per Åkeson acquiesça. Mais il resta muet. Wallander alla chercher sa veste et les clés d’une voiture disponible. Il était quatorze heures quinze lorsqu’il quitta Ystad. Il envisagea brièvement de mettre la sirène. Mais il ne le fit pas. Il n’irait pas plus vite, de toute façon.
Il arriva à Lund à quinze heures trente. Une voiture de police l’attendait à l’entrée de la ville et le pilota jusqu’à Siriusgatan — une rue située dans un quartier résidentiel de l’est de la ville. Une autre voiture attendait au coin de la rue. Wallander vit Kalle Birch en descendre. Ils s’étaient rencontrés quelques années plus tôt dans le cadre d’une grande conférence des districts de police du sud de la Suède qui s’était tenue à Tylösand, au large de Halmstad. Le but de cette conférence était d’améliorer la « collaboration opérationnelle » dans la région. Wallander ne voulait pas y participer. Björk, qui était chef de police à l’époque, avait dû l’y envoyer de force. Au déjeuner, il s’était retrouvé assis à côté de Birch. Ils avaient découvert qu’ils appréciaient tous les deux l’opéra. Ils étaient restés en contact, de façon épisodique, au fil des ans. Wallander avait entendu dire, de plusieurs sources différentes, que Birch était un excellent policier mais qu’il lui arrivait de traverser des périodes de grave dépression. Dans l’immédiat, tandis qu’il avançait vers Wallander, il paraissait de bonne humeur. Ils se serrèrent la main.
— On vient de m’expliquer la situation, dit Birch. Un collègue de Blomberg est déjà parti identifier le corps. Nous aurons le résultat par téléphone.
— La veuve ?
— Pas encore informée. Il nous a semblé que c’était prématuré.
— Ça complique l’interrogatoire, dit Wallander. Elle aura un choc.
— On n’y peut rien.
Birch indiqua un salon de thé de l’autre côté de la rue.
— Nous pouvons attendre là-bas. D’ailleurs, j’ai faim.
Wallander n’avait pas déjeuné, lui non plus. Ils prirent des sandwiches et du café et s’installèrent à une table. Wallander donna à Birch un résumé de l’enquête, depuis le début des événements.
— Cela rappelle un peu ce que vous avez vécu cet été, constata-t-il lorsque Wallander eut fini.
— Seulement parce que plusieurs personnes ont été tuées. Le mobile paraît très différent.
— Quelle différence y a-t-il entre le fait de scalper les gens et de les noyer vivants ?
— Je ne peux peut-être pas l’exprimer clairement… Wallander hésita. Mais il y a malgré tout une grande différence.
Birch changea de sujet.
— On n’aurait pas imaginé des choses pareilles quand on a décidé de devenir policiers.
— Je me souviens à peine de ce que j’imaginais à l’époque.
— Ça me fait penser à un vieux commissaire, qui est mort depuis longtemps. Karl-Oscar Fredrick Wilhelm Sunesson. Presque une légende ici, à Lund. Il a vu venir cette évolution. Je me rappelle qu’il nous disait souvent, à nous les jeunes, que tout allait devenir plus dur. La violence allait augmenter, la brutalité aussi. Il nous en expliquait les raisons. Il affirmait que le modèle suédois était un marécage de sables mouvants soigneusement camouflé. Le ferment destructeur était dedans, disait-il. Il se donnait même la peine de nous faire des analyses économiques et d’établir des liens entre différents types de criminalité. Il avait aussi la qualité très rare de ne jamais dire du mal de quiconque. Il pouvait se montrer critique à l’endroit des politiciens. Il était capable d’anéantir, avec quelques arguments bien placés, certaines propositions de changement au sein de la police. Mais il n’a jamais douté que ces propositions émanaient d’une volonté bonne, bien que confuse. Il disait souvent qu’une bonne volonté confuse conduit à de plus grandes catastrophes que la malveillance ou la bêtise. À l’époque, je ne comprenais sans doute pas grand-chose à tout ça. Aujourd’hui, oui.
Wallander pensait à Rydberg. La description de Birch aurait pu s’appliquer à lui.
— Ça ne répond pas à la question, dit-il. De ce que nous croyions, au fond, en choisissant la police.
Wallander n’eut pas l’occasion d’entendre l’avis de Birch sur ce sujet. Son téléphone portable s’était mis à bourdonner. Birch écouta sans un mot.
— Il a été identifié, dit-il lorsqu’il eut fini. C’est bien Eugen Blomberg. Aucun doute là-dessus.
— Alors on y va.
— Si tu veux, tu peux attendre pendant que nous informons sa femme, dit Birch. C’est toujours un mauvais moment.
— Je vous accompagne. Je préfère ça plutôt que rester ici à ne rien faire. De plus, ça peut me donner une idée de la relation qu’elle avait avec son mari.
Ils trouvèrent une femme étonnamment calme, qui parut tout de suite comprendre la raison de leur présence chez elle. Wallander resta en retrait pendant que Birch lui annonçait la mort de son mari. Elle hocha la tête sans rien dire — assise tout au bord de sa chaise comme si elle voulait prendre appui contre le sol. Wallander devina qu’elle avait à peu près le même âge que son mari. Mais elle paraissait plus âgée, comme si elle avait vieilli prématurément. Elle était très maigre ; la peau était tendue sur ses pommettes. Wallander l’observait à la dérobée. Il ne pensait pas qu’elle allait s’effondrer. Du moins pas encore.
Il s’avança sur un signe de tête de Birch. Celui-ci s’était contenté de dire qu’ils avaient retrouvé son mari mort dans le lac de Krageholm. Aucun détail sur ce qui s’était réellement passé.
— Le lac de Krageholm est situé dans le district de police d’Ystad, expliqua Birch. C’est pourquoi je suis venu avec un collègue de là-bas. Il s’appelle Kurt Wallander.
Kristina Blomberg leva la tête. Wallander pensa qu’elle lui rappelait quelqu’un. Mais qui ?
— Je vous reconnais, dit-elle. J’ai dû vous voir dans les journaux.
— Ce n’est pas impossible, répondit Wallander en s’asseyant en face d’elle.
La maison était très silencieuse. Meublée avec goût. Mais curieusement sans vie. Wallander songea qu’il ignorait si le couple avait des enfants. Ce fut sa première question.
— Non, répondit-elle. Nous n’avions pas d’enfants.
— Pas même de précédents mariages ?
Wallander sentit aussitôt son hésitation. Imperceptible, mais bien réelle.
— Non. Pas que je sache. Et de mon côté, je n’en ai pas.
Wallander échangea un regard avec Birch, qui avait lui aussi perçu la fraction de seconde de silence devant une question qui n’aurait dû lui poser aucune difficulté. Wallander décida d’avancer très lentement.
— Quand avez-vous vu votre mari pour la dernière fois ?
— Il est allé se promener hier soir. C’était dans ses habitudes.
— Connaissiez-vous son itinéraire ?
Elle secoua la tête.
— Il s’absentait souvent pendant plus d’une heure. Je ne sais pas où il allait.
— Tout était comme d’habitude, hier soir ?
— Oui.
Wallander devina à nouveau une ombre d’incertitude dans sa réponse. Il poursuivit avec prudence.
— Il n’est donc pas revenu. Qu’avez-vous fait alors ?
— À deux heures du matin, j’ai appelé la police.
— Mais il aurait pu rendre visite à quelqu’un ?
— Il avait très peu d’amis. Je les ai appelés avant de téléphoner à la police. Il n’y était pas.
Elle leva la tête vers lui. Toujours calme. Wallander comprit qu’il ne pouvait plus attendre.
— Votre mari a été retrouvé dans le lac de Krageholm. Nous avons pu établir qu’il a été assassiné. Je regrette. Mais je dois vous dire ce qu’il en est.
Il la dévisagea. Elle n’est pas étonnée, pensa-t-il. Ni par sa mort, ni par le fait qu’on l’ait assassiné.
— Nous voulons bien entendu retrouver le ou les coupables. Avez-vous la moindre idée de qui cela pourrait être ? Votre mari avait-il des ennemis ?
— Je ne sais pas, répondit-elle. Je connaissais très mal mon mari.
Wallander réfléchit avant de poursuivre. Cette réponse l’inquiétait.
— Je ne sais pas comment je dois interpréter cela, dit-il.
— Ce n’est pourtant pas difficile. Je connaissais très mal mon mari. Autrefois, il y a très longtemps, je pensais le connaître. Mais c’était à une autre époque.
— Pourquoi ? Que s’est-il passé entre-temps ?
Elle secoua la tête. Son impassibilité avait cédé la place à autre chose. De l’amertume, pensa Wallander. Il attendit.
— Il ne s’est rien passé. Nous nous sommes éloignés l’un de l’autre. Nous habitons dans la même maison. Mais nous faisons chambre à part. Il vit sa vie, je vis la mienne.
Puis elle se reprit.
— Il vivait sa vie. Je vis la mienne.
— Si j’ai bien compris, il était chercheur à l’université ?
— Oui.
— Son travail portait sur les allergies au lait, c’est exact ?
— Oui.
— Vous travaillez à l’université, vous aussi ?
— Je suis professeur de lycée.
Wallander hocha la tête.
— Vous ne savez donc pas si votre mari avait des ennemis ?
— Non.
— Et il avait peu d’amis ?
— Oui.
— Vous n’imaginez donc pas qui aurait pu vouloir le tuer, ni pour quelles raisons ?
Elle leva les yeux vers lui. Son visage était crispé à l’extrême. Wallander eut la sensation d’un regard qui le transperçait.
— Personne d’autre que moi, dit-elle enfin. Mais je ne l’ai pas tué.
Wallander la dévisagea longuement sans rien dire. Birch s’était rapproché. Il se tenait debout à côté de Wallander.
— Pourquoi auriez-vous pu le tuer ? demanda-t-il.
Au lieu de répondre, elle se leva et ouvrit brutalement son chemisier. Cela s’était passé si vite que Wallander et Birch n’eurent pas le temps de comprendre ce qu’elle faisait. Puis elle montra ses bras. Ils étaient couverts de cicatrices.
— Il m’a fait ça. Et beaucoup d’autres choses dont je ne veux même pas parler.
Elle quitta la pièce, le chemisier déchiré à la main. Wallander et Birch se regardèrent.
— Il la maltraitait, dit Birch. Tu penses que ça peut être elle ?
— Non, dit Wallander. Ce n’est pas elle.
Ils attendirent en silence. Elle revint au bout de quelques minutes. Elle avait enfilé une chemise, sans prendre la peine de rentrer les pans dans sa jupe.
— Je ne regrette pas sa mort, dit-elle. Je ne sais pas qui a fait ça. Je crois que je ne veux pas le savoir. Mais je comprends que vous deviez le retrouver.
— Oui, dit Wallander. Et nous avons besoin de votre aide. Elle le regarda soudain avec une expression de désarroi total.
— Je ne savais plus rien de lui. Je ne peux pas vous aider. Wallander songea qu’elle disait sans doute la vérité. Elle ne pouvait strictement rien pour eux. Mais c’était faux. Elle les avait déjà aidés. En voyant ses bras, Wallander n’avait plus eu le moindre doute.
Il savait à présent que c’était une femme qu’ils recherchaient.